MAMAMIE en quarantaine (8)

PAR RESPECT POUR LES AÎNÉS

Maurice, 85 ans, est décédé la semaine dernière dans un hôpital de Montréal. Il habitait en résidence privée et ne présentait aucun symptôme de Covid-19. Mais, suite à une erreur médicale commise par une infirmière, on l’a littéralement expédié en vitesse dans un lieu dit «sécuritaire» où la pandémie était pourtant déjà installée. Il a contracté le virus… mais, compte tenu de son état de santé préalable, on ne sait plus ce qui a mis fin à ses jours : Virus ? Cœur ? Foie ? Pas sûr. Alors, pour se consoler et pour trouver une raison moins pénible à sa disparition, Louise, sa femme, dit qu’il est mort durant son sommeil. On se console comme on peut.

Louise a été prévenue le matin, à son réveil. Depuis un mois, elle n’avait pu le voir, seulement lui parler au téléphone trois ou quatre fois par jour. Ne comprenant pas très bien les raisons de son «emprisonnement» à l’hôpital, il était angoissé, effrayé et quelque peu perdu, comme on dit. Jusque-là pourtant, il avait gardé toute sa tête ! Pourquoi ne venait-on pas le chercher pour le ramener à la maison ? Quand il disait «maison», on ne savait plus de quoi il parlait.

Des Maurice, il y en a des centaines à Montréal, beaucoup, beaucoup en CHSLD, d’autres en milieu hospitalier, en résidences privées, j’en passe et des pires. Isolés, oubliés pour certains, vus pratiquement à la sauvette ou même en cachette derrière leur fenêtre pour d’autres. Des gestes touchants tentent de ramener les séparations à des distances décentes avec des cris d’amour, des fleurs en papier, des panneaux qui n’ont rien à voir avec ceux des grèves ou de la révolte : «Maman, je t’aime !» Mais un jour, si cette catastrophe se poursuit, si une génération risque de fondre comme une banquise perdue dans la mer, les messages prendront peut-être une autre tournure : «Maman, j’arrive !».

Par mesure de précaution, on a cloisonné nos vieux, mais on a laissé la porte de leur chambre ouverte sur les pires dangers. Personne de la famille, aucun proche aidant pour y entrer avec une bonne soupe chaude cachée dans un sac thermos, refermer la porte sur leur intimité, saisir la main de son père, mère, sœur, tante pour la réchauffer doucement. Personne pour procéder à la toilette, brosser les cheveux, couper les ongles trop longs. Personne sauf un personnel débordé, éreinté et trop peu nombreux pour s’arrêter à des soins de cette nature. Pas important. Tristesse.

Solitude. Isolement. Confinement sans la moindre ouverture sur l’extérieur, sur la vie. Maurice, durant les trois semaines passées à l’hôpital où il est entré en catastrophe avec, Dieu merci, son téléphone, n’a pu lire un journal, consulter un magazine et, faute d’argent que Louise ne pouvait lui remettre en l’absence de messager disponible, n’a même pu s’offrir quelques heures quotidiennes de télé.

Maurice était un brave homme brave. Il aimait les sports, jouait aux quilles avec ferveur et au golf – en trichant un peu! –  quand son dos le lui permettait. Comment pouvait-il imaginer traverser durant ses derniers jours, pareil désert insensible et insensé ? Jeune, il avait pris soin de sa mère jusqu’à l’ultime seconde et, en toute justice selon lui, réclamait des siens le même privilège. On le lui a refusé pour des raisons de raison qu’il n’a pas comprises.

Je fais partie de cette génération de croulants urbains comme on dit irrespectueusement en France mais, bien protégée dans mon appartement, loin des périls CHSLDiques, je me porte à merveille. Personne parmi les miens ne tremble pour sa vie. En prenant connaissance de de tous les événements crève-cœur qui se succèdent depuis un mois, je pense comme tout le monde à l’absolue nécessité de réviser de fond en comble les structures des résidences de toute nature, la qualité des soins, la formation et les salaires des préposés qui y travaillent.  Oui, oui, cela… mais je songe aussi à une dimension plus sensible du problème : notre vision du vieillissement, nos tendances à faire preuve d’âgisme, l’impérieux besoin du retour vers des valeurs que nous connaissions et chérissions davantage autrefois. J’entends encore ma mère me dire : «Sois gentille avec ta grand-mère!». Dans ce conseil, il y avait tout, l’affection qui lui était due, bien sûr, mais aussi le respect. Être grand-maman comme moi, comme vous, c’est toucher du bout des doigts le dénouement de sa vie avec, enfouis dans le cœur, des désirs d’attention, de tendresse, de sollicitude qui, le plus souvent, méritent d’être entendus.

François Legault disait de nous récemment que nous avions contribué à «bâtir le Québec». J’ignore où j’y ai fixé ma pierre ou ma brique mais, avec celles de tout mon monde des années passées, elle contribue à tenir la maison debout. C’est cela dont il faut se rappeler pour choyer les vieux avec le même bonheur qu’un enfant nouveau-né, célébrant ainsi la conclusion et le commencement de tout.

Mamamie
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