MAMAMIE en quarantaine (9)

SOMMES-NOUS TOUS SI TANT VIEUX ?

L’âge est une convention, dit-on. Histoire de démêler le filet des générations. Mais elle ne départage pas la manière d’en parler. Ainsi, de ma voisine on dira : «Elle a à peine 20 ans…». De mon cousin : «Il est dans la jeune quarantaine». De la mère de mon amie Diane : «Oh ! Elle a au moins 75 ans, sinon plus !»

La voilà classée. C’est une vieille, comme j’en suis une aussi comme l’est toute personne ayant dépassé l’âge vénérable de 60-65 ans. Les «aînés» nous surnomme-t-on respectueusement avant de nous glisser dans un gros fourre-tout qui fait fi de toute nuance. Les «aînés», une classe à part dont Victor Hugo disait qu’elle ne réveillait que l’indifférence. Depuis des lunes, on ne fait plus l’apologie d’une certaine sagesse, d’un vécu où puiser de précieux enseignements, d’une contribution encore valable dans le bon fonctionnement de la société et, dans certains cas, du monde du travail.

Dans un très bon article intitulé La Bouillabaise publié dans La Presse du 29 avril, Mario Girard avance ceci en parlant des sondages auxquels nous répondons régulièrement : «Avez-vous remarqué que lorsqu’on vous demande votre âge dans ces questionnaires, vous avez le choix entre 18-24, 25-34, 35-49 et 50-64. Après cela, vous tombez dans la fameuse catégorie des « 65 ans et plus ». Tout à coup, pour les 35 années qui suivent, vous faites partie d’une sorte de bouillabaisse qui partage les mêmes valeurs, les mêmes idées et qui a le même potentiel de rentabilité pour les annonceurs».

Depuis des lunes, on se bat contre l’âgisme, ses préjugés et ses lieux communs qui dessinent un profil semblable à tous ceux et celles qui ont le malheur de blanchir comme si le reste du monde actif et vivant tenait compte de la jeunesse comme seul support à son équilibre ! Une jeunesse dont les regards sur «les vieux» se teinte trop souvent de désintérêt, voire d’un peu de mépris. «Tasse-toi, ma tante !». «Envoye grand’mouman !».

Certains, certaines surtout, n’ont pas oublié le combat de Jean Desprez, cette passionaria des années 60 qui avait pris fait et cause pour les femmes ménopausées dont on prétendait qu’elles avaient perdu tout désir sexuel, toute sensualité, tout pouvoir de séduction. Elles étaient devenues des «vieilles» peaux jetables. Aussi excusait-on les hommes de reluquer les plus jeunes en attendant de se satisfaire plus tard de ces femmes sans doute mûres, sages, raisonnables, belles, mais qui… Que de faussetés !

Je réfléchis à tout cela en cette époque du coronavirus (on l’identifiera comme cela un jour !) où, justement, les vieux de 60 ans et plus font bande à part comme si «tous étaient atteints» pour paraphraser Monsieur de La Fontaine.

Combien parmi nous poursuivons une existence dynamique et intéressante au point de ne pratiquement pas voir les jours passer ? Combien parmi nous mettons la créativité au pouvoir pour rompre la monotonie de ces semaines de confinement ? Combien de «croûtons» écrivent, soumettant leurs opinions dans les pages des journaux, combien suivent des pratiques de yoga sur YouTube, se remettent aux Belles Soirées qui annoncent des cours sur Internet tout au long du mois de mai, écoutent de la sublime musique sur les sites de l’Orchestre Métropolitain et de l’OSM, jardinent avec ardeur, confectionnent du pain sans pétrissage, jouent au Scrabble, au bridge, au Canasta sur le Web, marchent plusieurs kilomètres par jour, roulent à vélo et s’amusent à modifier leurs itinéraires pour découvrir «autre chose» ? Bref, combien demeurent actifs, énergiques, vigoureux et capables comme à 50 ans? Ceux-là seront, sous prétexte de convention et de surprotection, confinés pour longtemps encore, empêchés de voir leurs petits-enfants, leurs familles, leurs amis, alors que tant d’autres plus jeunes et moins en forme remettront le pied dans la normalité. Certes, nous nous montrerons «dociles» mais le cœur n’y sera pas, c’est sûr et certain !

Je suis octogénaire, c’est vrai. Mais, dans ma tête, mon cœur, mes jambes, mes doigts, je couve ma jeunesse souvent retrouvée. Comme on disait quand j’étais toute petite : «Je ne mérite pas» de faire bande à part. Devrait-on alors, quand le temps du grand décloisonnement sera venu, laisser à mon jugement, à mon sens des responsabilités, le soin d’un affranchissement personnel intelligent et progressif ? OUI, me semble-t-il…Et me libérer non comme une «p’tite vieille» mais comme un être humain utile allié à tous les autres de toutes les générations.

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com