MAMAMIE en quarantaine (5)

LE JEU DE CÈTOUKOM

Aujourd’hui, en me baladant en solitaire, j’ai vu une grand’maman (la repousse poivre et sel de ses cheveux blonds la trahissait, la pauvre !), les bras tendus sous le balcon du second étage d’un immeuble à quelques pas de chez moi. Elle les ouvrait vers une petite fille de trois ou quatre ans en criant : «Je te fais une grooooosse bise !». Et la fillette de répondre : «C’est pas pareil, Mamie !». Un peu prise de court, Mamie a trouvé cette très jolie réponse : «C’est un jeu et c’est amusant ! ». Réplique instantanée : «Il s’appelle comment ton jeu ?». Réponse tout aussi spontanée : «Il s’appelle C’est tout comme !». Que je traduis ici par :

CÈTOUKOM

Accepter de s’engager dans une partie de ce jeu inédit, c’est acquiescer à l’idée de changer le rythme, les occupations, les passe-temps de sa vie quotidienne pour en bouleverser les paramètres habituels. Une sorte de déstabilisation en ces moments où plus rien, pour beaucoup d’entre nous, ne rejoint nos rituels empreints de bien-être. Oh ! Ce passé si confortable qui tapissait nos jours d’une certaine douceur, allant jusqu’à gommer des deuils, des tristesses, des pans complets de bonheur envolé.

Mon amie Louise, par exemple, veuve depuis plusieurs années et que le sort a offensée au point de perdre trois de ses enfants adultes. Une tragédie. Elle avait jusqu’ici trouvé le cran de faire face, de se construire une existence basée sur le bénévolat, l’apprentissage de certains arts visuels, les cours de langue ou d’histoire de l’art. Bonne cuisinière, elle recevait souvent et chacun y courait pour elle et sa vaillance, mais aussi pour son merveilleux «pudding chômeur» dont le secret se perdra avec elle tant elle ne souhaite pas le révéler. Depuis le début de la «crise», Louise a, par la force des choses, abandonné La Popote roulante, mis de côté ses cours, fermé la porte de sa cuisine où les réunions familiales sont évidemment interdites. Du coup, le barrage s’est rompu et toutes ses souffrances enfouies l’ont submergée. Comment alors entreprendre une partie de CÈTOUKOM quand on a perdu tous ses repères de résistance?

Elle a trouvé une bribe de réponse en organisant sur Zoom, avec un de ses profs et les autres participants de ses cours, la reprise à domicile de son initiation à l’histoire de l’art. C’est peu ? Suffisant en tout cas pour trouver le courage de dénicher d’autres idées… Et elle en aura !

Peut-on jouer à CÈTOUKOM dans le sens contraire pour y découvrir une existence nouvelle dont on n’aurait jamais pu imaginer la moindre possibilité avant quelques années ? Judith travaille normalement en salle d’opération à titre de technicienne. On l’a mutée il y a deux mois au tri des patients en urgence   pour lui permettre de se reposer un peu (façon de parler, selon moi !). Arrive la Covid-19, son mari est mis au télétravail, ses grands ados sont priés d’oublier le collège pour des temps indéterminés et, mieux encore, l’un et l’autre passera en classe supérieure dès l’automne prochaine. Ouf ! Depuis, Judith se rend au travail chaque matin, y rencontre ses amis et, le soir venu, rentre à la maison, où la table est mise, le souper en route. Les enfants sourient, libres de devoirs ou de leçons et le mari, fier comme Artaban assure avec leur aide, l’intendance du logis. Sans sourciller le moindrement.

Judith est trop responsable pour souhaiter à son profit le prolongement de cette quarantaine dont elle mesure parfaitement les bouleversements d’infinie nature. Mais elle avoue candidement trouver sa situation personnelle… «idéale». Dans son cas, CÈPATOUKOM !

Et puis, il y a Jacqueline. Elle a perdu la semaine dernière son frère et meilleur ami. Non du Coronavirus, mais d’un mal qui l’avait pris d’assaut il y a dix ans et contre lequel il s’est battu comme un soldat sur les plages normandes. Leur maman, une vieille dame digne de 93 ans, est en CHSLD et ne peut recevoir la visite de qui que ce soit. Comment, dans de telles circonstances, oser jouer à CÈTOUKOM ? Le silence, peut-être pour la maman et, pour Jacqueline qui a pu rendre visite à son frère deux jours avant sa disparition, de longues promenades en solitaire, la tête dans le soleil, sa main dans celle de Pierre, les pensées fixées sur leur enfance, sur les souvenirs… Demain, quand tout sera fini, on convoquera la famille et les amis pour lui rendre un dernier hommage.

Ainsi vont certaines vies sous le règne de Covid-19.

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com

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