MAMAMIE en quarantaine (4)

UNE CERTAINE PEUR

Devant ma page encore blanche, je ressens un certain stress. Pourtant, en me réveillant ce matin, j’ai vu le soleil se lever comme d’habitude, absolument triomphant, magnifique. Il me faudra reprendre ma promenade d’hier le long du Fleuve, un moment de grâce dont je tire profit comme d’une gourmandise défendue tant je sais combien d’autres en sont exclus. Je ne dirais pas «privés» puisque tout le monde en ville, c’est logique, ne peut avoir accès facilement au bord de l’eau alors que nous vivons sur une Île… La logique est injuste parfois. J’ai cette chance et j’en bénis le Ciel chaque jour : il m’est possible de longer sa rive et de m’y arrêter pour contempler les éclats de lumière bondissant sur son eau argentée, au rythme d’un message en morse : une brève, une longue, une brève, une longue…  Et le message ?

«Ça va aller !»

Puis, j’ai lu ma-La Presse. Au fur et à mesure de ses pages, il n’est évidemment question que de l’ennemi invisible #1, ses raisons d’être, ses désastres, ses tragédies sans oublier nos combats contre lui et nos modestes victoires. À se demander comment font les journalistes pour se renouveler au cœur d’une information «immuable» depuis des semaines ! Je voulais pourtant que ma joie demeure… mais la voilà érodée d’un seul coup tant les échos douloureux se multiplient au rythme même de cet envahissement.

Aurais-je peur ? Oui, sans aucun doute. Comment ne pas frémir en lisant les statistiques, les pronostics, le récit des catastrophes devenues mondiales qui font fi des races, religions, couleurs et frontières ? La terre entière est dans le même bateau encore qu’il ne soit pas le même pour tous, Dieu sait ! Un peu comme l’égalité sociale : tous sont égaux mais l’égalité pêche par son inégalité.

Oui, j’ai peur. Pour moi ? Pas vraiment, malgré mes 85 ans auxquels on ferme depuis trois semaines ses entrées habituelles dans la vie quotidienne… (Sourire). Pour ma fille et ma petite fille, oui. Et je suis loin d’être la seule dans ce cas ! Toutes deux, comme tous ceux qui sont au front, travaillent encore, services essentiels obligent.

Mon aînée m’écrivait ce matin avec son humour si particulier, source d’allègement pour son équipe et… pour sa mère : «Il est déjà 6 heures et la journée va bientôt commencer. Elle ne sera pas aussi intense que les autres jours, mais certainement très occupée. À16h30, j’offrirai un vin-chips à mon équipe, histoire de dire «ouf» et MERCI. J’ai organisé la salle de réunion. Nous serons toutes assises en rond, le dos au mur, à deux mètres l’une de l’autre, avec chacune son petit sac de chips et son verre. Ne sommes-nous pas devenues des virtuoses des deux mètres de distanciation ? Tu devrais nous voir valser : on fait ça avec une élégance rare ! Le rythme redevient doucement normal… mais quel branle-bas de combat nous avons connu ! Sept cents annulations de services, quatre-vingt-douze mises à pied…».

Anne-Marie met de côté, dans ce court texte, les moments d’affolement, les décisions si difficiles à prendre, la réorganisation totale des services qu’elle dirige, la fatigue, les fins de semaines consacrées au travail supplémentaire.  

Et ma petite fille, la maman de Mathilde et Arianne dont la tâche la conduit chaque jour dans un Centre pour femmes victimes de violence ? Milieu à risques de toutes sortes en plus d’être un foyer d’infection communautaire !

Oui, j’ai peur. Peur pour elles, pour tous les combattants d’ici et d’ailleurs. Ce mode d’existence ne convient à personne. Chacun vivait dans la certitude d’un monde sans défaillance, étanche aux catastrophes dignes du Moyen-Âge. Elles l’atteignent dans sa sécurité la plus profonde et réveillent en lui la conscience aigüe de sa propre fragilité. 

Reste le rêve qui ne doit jamais s’évanouir, celui d’une solidarité universelle qui, un jour, n’en finira plus de finir.

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com

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