MAMAMIE en quarantaine (3)

LETTRE À MES ARRIÈRES PETITES FILLES

Arianne et Mathilde à la fenêtre de l’espoir

Mes chéries Arianne et Mathilde,

Quand j’étais petite-grande tout comme vous, ma maman (parce que j’en ai eu une moi aussi !) me racontait les plus belles histoires du monde. Elle y parlait de princesses en mal de princes, de chevauchées dans les forêts et les montagnes à la recherche d’une Toison d’Or de son invention… et décrivait avec beaucoup de talent des vergers enchantés dont les fruits scintillaient comme des diamants, des saphirs, des grenats. Autant d’amélanches, de bleuets et de cerises dont les Princes se servaient pour orner leurs livrées. Elle me plongeait ainsi dans ces univers inconnus dont son imagination débordait et, de cette manière, m’éloignait quelque peu de la réalité. Était-ce une bonne chose ? Qu’en pensez-vous ? Les enfants ont droit de savourer les extravagances de l’imaginaire, me répondrez-vous. Tous les enfants ont droit aux contes de fée ! Mmmmm… c’est bien vrai.

Plus tard, en me rendant à l’école, je m’arrêtais toujours devant un immeuble à deux pas de la maison, m’assoyais sur la petite clôture qui entourait sa pelouse et, les yeux littéralement «scotchés» (Oh, le vilain mot, mais combien juste !), ou plutôt «rivés» à la fenêtre qui fermait son sous-sol, je voyais des lutins semblables à ceux de Blanche-Neige charroyant des tonnes de pierres précieuses vers des lieux mystérieux et flamboyants comme ceux dont maman me parlait.

Vous semblez avoir pris la relève, toi, petite princesse couronnée, debout derrière l’embrasure de la baie et toi, chevalier en t-shirt rayé, toutes deux souriantes, l’œil éveillé par les bonheurs de vos jeux. Et quand vous y ajoutez «Ça va aller !», vous parlez de quoi ? De contes de grand’mère qui se terminent par le réveil de la princesse endormie, de châteaux féodaux, de paladins et de dauphines parées dans des costumes scintillants (et quelque peu déchirés dans le dos, mais bon !) dont les aventures fabuleuses se concluent par un mariage dans la vaste cour du palais ?  

À l’image de votre arrière-arrière-arrière grand’mère, vous vous inventez un monde parfait et rassurant, blotti dans les bras du rêve éveillé. Et moi, votre Mamamie, avec le grand brin de naïveté et d’imagination dont j’ai hérité de ma maman, je rêve aussi, à chacun de ces jours qui passent, d’un univers sans faille. Quand je lis «Ça va aller !» sur votre papier orné d’un arc-en-ciel bien coloré, je pense à des réalités qui vous échappent encore, mais aussi aux coups de baguette magique que le méchant Messire Coronavirus oblige la bonne Fée Terre à utiliser : son imagination, sa créativité, deux de ses atouts les plus précieux.

«Comment ça ?», demandes-tu, Mathilde ? Dans ce conte moderne dont nous sommes tous les protagonistes, on parle donc d’un vilain Seigneur qui fait beaucoup de mal autour de lui, maltraitant l’humanité toute entière, la confinant pour des temps indéterminés et poussant l’injustice jusqu’à anéantir les plus vulnérables. Mais en même temps, elle l’oblige à concocter mille potions, des plus simples au plus spectaculaires, destinées à alléger son sort. Elle crée en quelque sorte une sorte de monde meilleur, celui dont vous hériterez peut-être d’une réalité réinventée, à la mesure des espoirs de votre génération.

Dans un beau texte signé Moustapha Dahleb, la plus belle plume tchadienne qui circule ces temps-ci sur les réseaux sociaux, je lis ceci : «Soudain, on observe dans le monde occidental que le carburant a baissé, la pollution aussi, les gens ont commencé à avoir du temps, tellement de temps qu’ils ne savent même pas quoi en faire. Les parents apprennent à connaître leurs enfants, les enfants apprennent à rester en famille, le travail n’est plus une priorité, les voyages et les loisirs ne sont plus la norme d’une vie réussie».

«Soudain», poursuit-il, en silence, nous nous retournons en nous-mêmes et comprenons la valeur des mots solidarité et vulnérabilité… Nous sommes tous dans le même bateau… Quelques jours seulement ont suffi à l’univers pour établir l’égalité sociale qui était impossible à imaginer.»

Et, comme dans les contes, les conflits s’apaisent, les pays du Moyen-Orient font trève, l’armée américaine s’immobilise à l’étranger… «Restent» les réfugiés dans les camps, les migrants errants, le sort des pays en voie de développement. Encore là, rien n’est perdu : la précarité de leur sort a refait surface tout à coup et les bons sorciers cherchent des solutions.

Difficile à comprendre tout cela, petites filles de mon âme ? Ne vous en faites pas pour l’instant : tirez profit de votre insouciance, nous tirerons profit de nos inquiétudes et de nos épreuves.

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com

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