MAMAMIE en quarantaine (13)

L’art vivant doit le rester !

«La culture permet à l’homme de s’élever au-dessus de lui-même. La culture est une aspiration à la liberté, elle suppose un recul par rapport aux événements, aux hommes et aux choses, qui nécessite des sources très diverses de formation comme la philosophie, l’art… La culture est ouverture au monde, curiosité, prise de conscience de la complexité du réel. Elle ouvre sur des univers nouveaux : technique, artistique, scientifique, historique». (Claudie Haignerée)

L’honneur était pour moi : je les ai toutes et tous connus, admirés et aimés. Je rends ici un hommage ému à Monique Mercure, Michelle Rossignol et avant elles, Monique Leyrac, Albert Millaire, Jean Duceppe, Gilles Pelletier, Benoît Girard, Yvette Brind’Amour, Paul Blouin, Janine Sutto, Mercedes Palomino, personnages inoubliables de ce monde fascinant du théâtre pour lequel ils et elles auraient donné leur chemise… et l’ont même fait, dans certains cas.

J’occupais une place privilégiée d’observatrice et d’amie – du moins, j’ose le croire ! – dans ce milieu si attachant et, à ce titre, ai assisté de très près à la fondation du Théâtre du Rideau Vert dont je me rappelle comme si c’était hier, la toute première représentation, en 1948, de «Les Innocentes» de Marcelle Maurette, au Théâtre des Compagnons. Par la suite, comme spectatrice fidèle, j’ai vu naître le TNM, le Théâtre Club et beaucoup d’autres troupes qui s’en sont inspirées. Je me sentais comme moulée dans ce milieud d’amour-passion, d’inspiration et d’ambition, entièrement voué à la l’avancement de l’art vivant, n’existant que pour lui et ayant pour seul objectif celui de redonner au théâtre des dimensions oubliées susceptible de nous mieux définir comme société, de provoquer la réflexion et, pourquoi pas, le changement, chez ceux et celles qui, un jour, envahiraient les salles par centaines. C’était un grand rêve !

On travaillait donc pour aujourd’hui et pour demain en multipliant les expériences, pour tenter de séduire un public encore attaché à des formes d’expression simpliste et mélodramatique, bien éloignées d’un contenu inspirant. Ainsi, Le Rideau Vert, en offrant ses planches à des œuvres de Montherlant, Anouilh, Lorca, Sartre, Musset, a compris, l’expérience et le temps aidant, que son public québécois à présent ouvert aux grandes œuvres, trouverait peut-être avantage à boire aux sources d’un théâtre plus proche de lui et de ses réalités. En 1968, Mercedes Palomino, contre l’avis d’Yvette Brind’Amour, peut-être même contre son accord, elle qui ne jurait que par le répertoire européen, a invité André Brassard à monter «Les Belles Sœurs». Coup de théâtre s’il en fut ! Michel Tremblay, à l’encontre de Marcel Dubé dont le niveau de langage était resté prudent, mettait en scène des personnages tout crus qui ont marqué le point de départ d’une immense discussion sur la présence nouvelle et choquante du «joual» dans nos salles de spectacle et, chez certains, le déni de l’existence réelle des personnages qui s’y racontaient.

Le théâtre a, à partir de ce moment charnière, a enfin interprété son meilleur rôle, celui de la prise de conscience, de la confrontation, de la discussion, de l’échange, sans oublier l’évasion et l’humour. Depuis ces temps déjà lointains, des dizaines de spectacles locaux ont permis aux gens de théâtre, de prendre dans la société québécoise la place qui leur revenait de droit. Mais ce n’est plus vrai en ces temps de pandémie coupés de toute présence des arts vivants. Sauf par écran interposé…

«Je suis en colère», écrivait rageusement la metteure en scène Brigitte Haentjens dans le journal La Presse, «oui, comme artiste, mais pas seulement, car il est difficile en ce moment de séparer l’art du reste des préoccupations de nos vies. Comment parler de théâtre alors que notre art plonge ses racines vives dans la société et que cette société est malade, confuse et confinée ?Comme beaucoup de mes camarades, je souffre de l’isolement et de la solitude, sans contacts sinon celui qu’établit l’écran, et à la longue, je ne sais plus vraiment ce sur quoi je travaille, ni avec qui, ni pourquoi, ni pour quand».

Vrai. Les artistes sont oubliés et laissés seuls à leur mission de base, soit «la création pure et la réinvention de la réalité», alors que les salles sont fermées, les spectacles interrompus jusqu’à nouvel ordre et les moyens financiers quasi-inexistants pour des dizaines d’interprètes et artisans de la scène. Après les vieux, les étudiants, les travailleurs en tout genre, on ne leur reconnaît que le droit à la survie, sans égard pour une ou des participations susceptibles de redonner à leurs pulics un peu d’espoir, d’énergie et d’inspiration.

Parce que c’est bien de cela dont il s’agit. Profondément touchée par la disparition de Monique Mercure et de Michelle Rossignol, j’ai parlé de théâtre, mais la danse et la musique sont là elles aussi comme autant de sources susceptibles de remonter le moral de tous ceux que la pandémie a atteints de plein fouet. Pourquoi les compagnies, les sociétés, le monde des affaires ont-ils droit à l’oreille des gouvernements et pas toutes les compagnies et organisations culturelles dont ils reconnaissent du bout des lèvres l’importance et même, dans certains cas comme celui des Festivals, la splendide rentabilité?

Faudra-t-il attendre le lent retour des choses pour espérer les revoir, coupées de leurs moyens, incapables pour certaines de nous offrir ce réconfort attendu et, ma foi, mérité? Oui, la potion magique du déconfinement doit inclure une bonne dose d’art vivant.

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com