LE FLEUVE LI A MILLE VISAGES

Francine Montpetit poursuit son périple chinois. Elle ouvre pour vous quelques-unes des plus belles pages de son voyage. En remontant le fleuve Li, elle parle de Guilin, de ses pics, ses caps, ses pitons rocheux. Une Chine qui ressemble à ce pays tel qu’on se l’imagine…

J’ai quitté Xi’an avec regret. Non pas que la ville nouvelle qui, dans cette Chine bouillonnante, pousse à vue d’œil en ne laissant derrière elle pratiquement aucun vestige du passé, se soit embellie au nom de la modernité… mais parce que nous avons connu là des moments particulièrement émouvants. Le seul souvenir de l’armée de terre cuite, puissante et si fragile à la fois, restera dans ma mémoire longtemps, comme dit la chanson. La découverte du quartier musulman avec sa très belle mosquée et celle du  musée d’archéologie où notre merveilleuse guide Jonquille a ressuscité pour nous des bribes de quelques six mille ans d’histoire, ont éveillé en moi une sorte de «tendresse». Jonquille y est sans doute pour beaucoup : quand nous nous sommes quittées à l’aéroport, sa pudeur toute asiatique a fondu et nous avions les larmes aux yeux… Elle nous avait parlé d’elle, de sa vie, de ses espoirs et de ses rêves, de la Chine et de son histoire avec une telle ferveur ! Un long tête à tête de trois jours vaut parfois tous les monuments du monde.

Le parc de l'Hôtel Homa, centre de sculptures contemporaines.
Le parc de l’Hôtel Homa, centre de sculptures contemporaines.

Nous avons pris l’avion pour Guilin d’où part l’excursion sur le fleuve Li, célèbre entre tous pour ses pics, ses caps, ses immenses pitons rocheux et ses montagnes de karsp. («C’est un pic, c’est un cap, c’est un karsp… c’est une péninsule», aurait pu dire Cyrano… dont les jeux de mots à propos de son nez se sont tout de suite imposés à mon esprit devant cet incroyable décor naturel). Mais avant d’entreprendre le lendemain la petite croisière de six heures qui nous conduira de Guilin à Yangshuo, je trouve  refuge dans un hôtel tout au fond d’un immense parc de 130 hectares, surnommé Le Paradis Yuzi  où on a organisé depuis 1991 une douzaine de symposiums de sculpture et des expositions de peinture contemporaine qui font de cet espace un immense musée en plein air. On y trouve 150 œuvres de pierre ou de métal, la plupart de magnifique tenue, signées d’artistes originaires d’une trentaine de pays. J’y ai cherché un sculpteur canadien et j’en ai trouvé… une du nom bien québécois de Shuen-Gil Natasha Chow, auteure d’une œuvre impressionnante à la Roussel, intitulée Tell the moon.  Nous avons écumé le terrain durant trois heures, sous les premiers rayons d’un soleil chinois attendu depuis bien longtemps et dans une chaleur atteignant les 28 degrés. Un instant privilégié de pure contemplation.

À mon grand étonnement, les pics de la région de Guilin que je croyais confinés au fleuve Li s’étalent sur toute cette région. Il y en aurait entre 20,000 et 30,000 !  Comme des gardiens en rangs serrés, ils sont omniprésents, envahissant les paysages jusque dans les villes. À leurs pieds, collées contre le roc abrupt, on construit de nouvelles petites maisons blanches en y réservant juste ce qu’il faut de terre cultivable où poussent des légumes et des kumquats, ces fruits orangés à la chair acidulée remplie de petits grains noirs. Pas très bons à mon sens.

En plain coeur d'un certain paradis...
En plain coeur d’un certain paradis…

Remonter le fleuve Li tient du romantisme le plus pur. Tant de choses ont été dites, écrites ou peintes sur le sujet, que j’ose à peine chercher des mots autres que parmi les plus éculés pour le décrire. En ce moment de l’année, les eaux sont basses, de sorte qu’il arrive au bateau d’en racler le fond de pierres rondes, bien visibles dans ses eaux d’une pureté surprenante. Partout, des pics escarpés, pointus, couverts d’arbres  toujours verts, qui lèvent fièrement la tête vers des ciels gris pratiquement à l’année longue. Il y a quelques millions d’année, ils auraient surgi de la mer au cours de cataclysmes auxquels on n’a pas de mal à croire en voyant le décor… pour donner naissance à ces formations calcaires qui me rappellent, en infiniment plus importants, les rochers marins de la baie d’Halong au Vietnam. J’ai vu tout cela, regardé et pratiquement médité en remontant la rivière et en posant le regard sur ces monts brouillés de brume – oui, encore ! – mystérieux, en forme d’animaux et de personnages que les gens du pays ont dessinés dans leur tête avec force imagination… En y mettant un peu du mien, j’ai cru voir les neuf chevaux blancs grimpant une certaine colline, la femme tout là-haut, attendant son homme rentrant de la guerre, l’œil fixé sur l’horizon ou cet éléphant siphonnant l’eau du courant de sa trompe de pierre… Mon guide papier m’offrait une description absolument bucolique des rivages de la rivière Li : femmes à la lessive, buffles assoiffés d’eau fraîche, pêcheurs au «cormoran» comme ceux du nord de la  Birmanie… rien de tout cela n’existe plus vraiment. Oui, j’ai vu des lavandières…en pleine petite ville, celle de Yangshuo où nous avons quitté le bateau après cette douce et lente remontée de la rivière tranquille.

Yangshuo la jolie
Yangshuo la jolie

Yangshuo nous plait. Touristique, il est vrai, mais remplie de charme avec ses maisons blanches, ses innombrables restaurants où on sert, entre autres, du poisson d’eau douce à la bière – délicieux, soit dit en passant – et… les meilleurs croissants que j’ai mangés de toute ma longue vie ! Les échoppes, les vendeurs de souvenirs, les auberges l’ont envahie, mais la vie rejoint malgré tout le quotidien, les gens sont très aimables, les échanges possibles avec tous ceux qui tentent de parler anglais, un anglais bien approximatif, il faut l’avouer. J’y ai longuement déambulé ce matin, dépassant les ères commerciales pour flâner le long de la rivière, doucement, loin du bruit mais encore là sous une pluie persistante… dont, ma foi, nous penons l’habitude, malgré les pieds qui pataugent dans l’eau et la boue…Je cherche la Chine séculaire, celle des porteurs de paniers – oups ! en voilà un ! – celle des paysans coiffés de ces grands chapeaux de paille – oups ! en voilà un, mais que fait-il là au milieu des casquettes et des t-shirts ? Je cherche les toits recourbés couverts de tuiles – oups ! en voilà un autre qui coiffe un resto pour faire plus authentique… Bref, tout change, tout bouge, tout bouillonne, tout s’effondre et se reconstruit. C’est la nouvelle Chine qui ne fait pas toujours l’affaire des touristes, mais semble rendre les gens de ce pays plus heureux. Illusion ? Pareille affirmation mériterait certainement d’être nuancée.

Francine Montpetit
Les photos sont de F.M.  sauf celle du petit Chinois du cirque du Soleil qui est signée Jacques Robert.

One Response “LE FLEUVE LI A MILLE VISAGES” →

  1. Jeannine

    19 avril 2016

    Merci, merci, merci.

    Répondre

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