LE JOURNAL D’ANNE-MARIE (1)

À 56 ans, elle fait partie de nos jeunes flyés. Elle a deux grands enfants et travaille d’arrache-pied pour un organisme communautaire sherbrookois. En février dernier, elle a reçu le choc que toute femme redoute : un diagnostic de cancer du sein. Elle a traversé toutes les étapes la menant à une première, puis une seconde chimiothérapie. Il en reste quatre, sans oublier la radiothérapie qui suivra. Elle se bat. Très courageusement avec joie parfois, avec colère aussi. Parmi les outils dont elle dispose pour réfléchir et faire face, il y a l’écriture. Elle nous offre son journal qui, dit-elle,  «sera parfois léger, parfois triste, cynique, ironique, colérique … Je veux écrire ce qui me passe par la tête et le cœur». Nous avons pensé qu’il serait utile de le publier pour tous ceux et celles que la maladie afflige, pour tous ceux et celles qui sont en contact avec elle à travers des gens qu’ils aiment. Cette chronique vous est ouverte. Inscrivez vos commentaires au bas de cette page ou écrivez à Anne-marie à qui nous ferons parvenir vos lettres : lesretraitesflyés@gmail.com

 

JE N’EN SUIS PAS À UN CHEVEU PRÈS…

VEdetteDans notre imaginaire, le cancer est irrémédiablement lié à la perte des cheveux. Nous monte tout de suite à l’esprit l’image d’une tête chauve, les yeux cernés et le teint un peu grisâtre … et c’est, la plupart du temps, celle d’une femme. Quand j’ai appris que j’avais le cancer, la pensée de la perte de mes cheveux m’a effleuré l’esprit. Mais il y a tant de choses à vivre, à comprendre, à apprivoiser, à gérer que cette perspective devient très secondaire. Jusqu’à la première rencontre avec l’oncologue.

Je suis là, assise dans son bureau et j’essaie d’assimiler les 3 millions d’informations qu’il me transmet. Je tente d’être intelligente, de poser des questions sensées, d’écouter mes peurs pour aller cherche les bonnes réponses. Je ne suis pas du tout certaine d’y arriver. Nous en sommes aux effets secondaires du premier traitement que je recevrai,  le FEC 100. J’apprends en boucle qu’il peut m’arriver une série de calamités : bouche sèche, ulcères, muguet (oui comme les bébés !), goût de métal, nausées, fatigue extrême, mal aux articulations, muqueuses désertiques… («Si vous avez une vie sexuelle active Madame, achetez-vous du lubrifiant». Bon ! c’est noté… Mais comme on se sent loin des galipettes !), mal aux os, étourdissements, constipation, diarrhée et que sais-je encore. Les sept plaies d’Égypte n’ont qu’à bien se tenir ! Et puis, le docteur spécialiste me regarde droit dans les yeux et me dit : «Vous allez perdre vos cheveux Madame, aucune chance d’en réchapper.». Bon, on s’en fout : je suis restée coincée au muguet …  cette annonce demeure virtuelle, complètement déconnectée.

De retour à la maison, je me mets à lire toutes les brochures que l’on m’a données à l’hôpital. Je replonge dans le muguet et ses compagnons. Je lis et je nuance. Je sais bien que je n’aurai pas tout ça et comme dit mon amie Lucie : «S’il fallait s’attarder aux effets secondaires de tout ce qu’on utilise, on n’utiliserait  plus rien. Tu as juste à regarder sur les boîtes de tampons et de Tylenol !». Mais voici le paragraphe sur les cheveux … celui-là c’est certain que je vais le vivre. Cela reste quand même virtuel. J’ai encore mes cheveux longs, ma première chimio est dans deux jours, je dois bien avoir une couple de mois de répit. Ben non ! J’apprendrai lors du premier traitement, que cela peut être très rapide … une semaine. Ouf !  Alors, c’est tout moi ça,  je me mets en mode action : coupe de cheveux, inscription à Belle et bien dans sa peau, le programme tant vanté de la Société canadienne du cancer.

J’ai commencé à perdre mes cheveux deux semaines après ma première chimio. Cela commence tout doucement. La texture des cheveux change, ils deviennent rêches, ternes, raides. Et puis, un matin, j’ai le courage de prendre une petite mèche entre deux doigts, je tire … tout vient sans difficulté, sans douleur … mes cheveux sont morts. Et la période «tombée du cheveux» démarre.

Afin d’apporter une petite note scientifique à cette chronique, sachez, lecteurs, que nous avons ente 100 000 et 150 000 cheveux sur notre tête. Ce qui représente 100 à 300 cheveux au cm2. Toutes les coiffeuses qui m’ont coiffée ce sont toujours exclamées : «Mon Dieu que vous avez beaucoup de cheveux, qu’ils sont épais !». Je décide donc, de façon aléatoire et sans aucune preuve, que je possède (possédais) au moins 140 000 cheveux. Normalement,  les caucasiens qui nous sommes, perdent en moyenne 60 cheveux par jour en automne, 45 au printemps et 20 à 25 en hiver. Si je fais un calcul rapide, je perdrais d’ici ma prochaine chimio 5000 cheveux par jour ! Avez-vous une idée du nombre de poils que cela représente … affolant !

Je suis devenue la copine du Petit Poucet, n’importe qui peut me suivre à la trace. Suivez les cheveux ! Cette perte soudaine entraîne une série d’inconvénients. La nuit, mon oreiller se couvre de poils. Il en revole sur mon amoureux, sur son oreiller et dans les draps. J’en respire et je me réveille avec quelques cheveux dans la gorge. Alors, avant de faire le lit je sors le petit rouleau collant et je nettoie avec attention. Je passe trois à quatre feuilles du dit rouleau collant à chaque coup ! Quand je m’habille ou que je me déshabille je retrouve une culture de cheveux sur mes chandails. Mes chapeaux doivent être nettoyés deux ou trois fois par jour et surtout pas de cuisine sans rien sur la tête ou tout sera assaisonné de restes capillaires.

Cette période est assez embêtante. En fait, c’est bien fait. Faire la chasse aux cheveux ne me fascine pas. J’ai donc hâte qu’ils ne soient plus là. J’essaie donc d’accélérer le processus. Je prends de longues douches avec le jet sur la tête. Je passe mes mains sur ma tête et mes paumes se couvrent de cheveux. Poils aux mains ! Quand je vais marcher et qu’il y a du vent, j’enlève mon chapeau et je tire doucement par poignées. Au début j’imaginais que ma tête était un pissenlit et que mes cheveux s’envolaient au vent comme ses pistils. Mais je dois faire attention car mon cuir chevelu est extrêmement sensible et ce n’est pas long pour que cela devienne inconfortable. Puis ça pique aussi.

Vous vous demandez de quoi j’ai l’air la tête pas couverte ? Des plaques sans cheveux, des bouts de crâne. J’avoue que ce n’est pas d’une élégance folle.

Je ne sors plus sans foulard. J’y suis ça y est …  Et si Belle et bien dans sa peau ne m’a pas appris grand-chose, je peux vous affirmer que de trouver des modèles sur internet et de se nouer le foulard en rigolant avec sa fille un samedi matin est bien plus comblant et tendre que n’importe quelle formation !

Calimero

Ne plus avoir de cheveux ne me dérange plus vraiment. En fait ce que je devrai apprivoiser c’est le regard des autres. Oserais-je me montrer sans cheveux à quelqu’un d’autre que mon homme ? Aujourd’hui la réponse est non. Demain elle sera probablement différente car je me rends compte à quel point on s’habitue à tout. La prochaine crainte … la perte des sourcils, cella là viendra plus tard.

J’ai un petit chapeau cloche blanc cassé en coton, tout léger que je porte tout le temps dans la maison pour éviter de semer à tous vents les cheveux qu’ils me restent. Hier soir mon amoureux m’a embrassé en me disant: «J’ai toujours aimé Calimero !». J’ai ri.

Anne-Marie

 

One Response “LE JOURNAL D’ANNE-MARIE (1)” →

  1. hamida feroukhi

    20 juillet 2014

    Bonjour Anne -Marie, toutes les fois que je vous lis vous nous donnez de vraies lecons de vie.
    Je vous trouve si courageuse , battante aimant la vie, vous ecrits sont une source d`inspiration , de meditation et renouvellement . Pour toutes ces qualités je vous admire et vous souhaite le meilleur. Hamida Feroukhi

    Répondre

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s