La peur

Voici le deuxième chapitre du journal d’Anne-Marie. À 56 ans, elle fait partie de nos jeunes flyés. En février dernier, elle a reçu le choc que toute femme redoute : un diagnostic de cancer du sein. Elle a traversé toutes les étapes la menant à une première, puis une seconde et bientôt, une troisième chimiothérapie. Il en restera trois, sans oublier la radiothérapie qui suivra. Elle nous offre son journal qui, dit-elle,  «sera parfois léger, parfois triste, cynique, ironique, colérique … Je veux écrire ce qui me passe par la tête et le cœur». Nous avons pensé qu’il serait utile de le publier pour tous ceux et celles que la maladie afflige, pour tous ceux et celles qui sont en contact avec elle à travers des gens qu’ils aiment. Inscrivez vos commentaires au bas de cette page ou écrivez à Anne-Marie à qui nous ferons parvenir vos lettres : lesretraitesflyés@gmail.com

 LA PEUR

VEdetteEn novembre dernier, quand j’ai découvert la bosse dans mon sein,  j’ai gémi à voix haute : «Ah non !». J’en étais sûre, j’avais un cancer, une espèce de certitude instinctive. La mammographie m’apparaissait comme le passage obligé pour me rendre à l’échographie qui me confirmerait ce que je savais déjà. Elle a confirmé. Ensuite, il a fallu attendre la biopsie et ses résultats pour savoir, du moins en partie, ce qui me pendait au bout du nez.

 

Mon parcours dans les méandres du système de santé a été difficile et atypique. J’ai dû me battre à chaque étape. Pas un rendez-vous, un test ou une chirurgie qui n’ait été remis au moins une fois… parfois trois. À cause des délais, des reports, de la mi-novembre au 12 mars (jour de ma chirurgie), j’ai vécu dans le néant, les questionnements, l’inquiétude, la peur et par moment, la terreur. C’est un non-sens absolu, c’est un moment de sa vie où l’on voudrait se faire prendre par la main, se faire dire : «Assoyez-vous ici, faites ceci, faites cela, on comprend, on accélère.» C’est le contraire qui est arrivé.

L’échographie confirme. J’ai un cancer. Je suis gelée. Figée. Mon homme, assommé. Je lui demande de me reconduire au boulot. Je dois travailler. Pas capable d’affronter ça tout de suite. On verra plus tard. Commence alors le parcours le plus long de ma vie. Parce que je ne sais rien, la tête m’abandonne, la peur s’installe.

Pendant presque quatre mois il m’a fallu trouver des moyens pour ne pas sombrer. D’abord j’ai vécu ça seule. Personne n’a rien su avant janvier. J’attendais l’échographie. Après, j’en ai parlé, bien sûr, un cancer cela s’annonce. Mais la peur… j’ai peu partagé la peur. J’avais l’impression que de mettre des mots dessus allait lui donner vie encore plus, lui permettre de grandir, d’enfler, de prendre tout l’espace.

La peur… comme un monstre. Un monstre qui prend place quelque part dans le fond de ma tête et de mon ventre. Une ombre toute noire avec des yeux jaunes et une langue rouge qui a pour seul objectif d’aspirer ma sérénité, mon calme, ma joie de vivre, mes certitudes, ma vie, peut-être. Et personne pour me dire s’il gagnera ou non, pas de réponse, pas de piste, pas d’indice. L’horreur et le goût par moment de hurler. Alors, parce qu’il faut survivre, je choisis de l’apprivoiser ce monstre.

J’ai un ami, Pierre, qui, avec le peu que je disais à ce moment-là, avait le don de rendre concret ce que je n’exprimais pas. Il m’a écrit : «Je constate que le mal n’est qu’en toi; on a beau échanger, je ne peux pas expérimenter cette terreur. Tu dis « Il va falloir l’apprivoiser.» C’est le coeur de la sagesse à laquelle tu dois t’accrocher. Accepter la peur, ne pas déraper; car tu auras encore peur. Vagues, houle inévitable. Plier sans casser. Te tenir prête à plier, ne pas te laisser surprendre.»

«Imagine une chambre très noire dans laquelle il n’y a que des flashs sur des objets dont tu devines la forme. À chacun des flash, à chaque information que tu recevras, tu devras faire face à des morceaux de ta peur. Un mauvais trip d’acide… Se convaincre que c’est un passage. Désagréable, détestable; mais passager.»

Cette chambre noire est devenue ma pièce expérimentale. J’y ai mis le monstre dans un coin et une collection de flashs pour m’assurer de voir quand il le fallait. J’y entrais, je m’y assoyais et j’essayais de ne pas avoir peur du noir, de ne pas me laisser impressionner par la respiration du monstre. Les flashs n’ont pas permis de me rassurer. Résultat de la biopsie : carcinome mammaire infiltrant, trois tumeurs de 1,5 – 1,4 et 1,6 cm … grade 3 … le pire. J’ai lutté jour après jour pour garder mon équilibre. Pas simple et pas facile. Je marche beaucoup. Durant ces moments-là, mes pensées prenaient des chemins qui parfois m’effrayaient. J’écrivais le mot qui serait lu à mes funérailles, je faisais la table des matières des dvd que je laisserais à mes petits-enfants (qui ne sont pas encore nés !) pour qu’ils apprennent à me connaître. Quoi leur dire et que leur laisser en héritage ? J’organisais mon testament, je m’imaginais squelettique et mourante dans le fond d’un lit. Je notais ce que je voudrais dire à mes parents, mes enfants, mon homme avant de partir. Je faisais la liste des choses que je souhaiterais laisser à mes meilleur(e)s ami(e)s. Souvent je me secouais et refusais de continuer à surfer sur des vues de l’esprit si éloignées, peut-être, de la réalité. Parfois, au contraire, je m’y roulais pour me convaincre que je devais aussi apprivoiser cette possibilité. Dans ces moments- là, le monstre devenait puissant et la terreur frappait à la porte de la chambre noire. La terreur … de mourir. La terreur de partir trop tôt, trop vite. Je veux vivre. Il n’y a que ces mots qui résonnaient en moi quand elle montrait le bout de son nez. J’ai tenu le coup. Je n’ai pas arrêté de travailler, cela m’a beaucoup aidée. Le soir, je me collais sur mon homme et sa chaleur me faisait un cocon, j’étais protégée, rien ne pouvait m’arriver. Dans ses bras j’ai aussi dit quelques fois : «Je ne veux pas mourir.» Il me serrait très fort et calmait le monstre juste par la force de sa tendresse.

Mais la nuit. Oh ! La nuit…

Des réveils dans l’angoisse, couverte de sueur, le monstre sorti de la chambre noire, occupant chaque recoin de mon corps. Heureux et puissant d’avoir gagné une bataille. Alors j’ouvrais une fenêtre, j’y respirais à grands coups et je le faisais reculer  pouce par pouce, pour qu’il retourne dans la chambre noire. Je pensais à mes enfants et j’en faisais mes boucliers. Pour eux je devais gagner. Parfois c’était très long avant que le monstre retrouve son coin. Parfois il me suffisait de lui dire «Coucher !» Et il m’écoutait. Nous avons livré plusieurs batailles parfois épuisantes.

Le 12 mars quand je me suis réveillée après ma chirurgie, j’ai cherché le drain. Le chirurgien m’avait dit : «Si vous n’avez pas de drain, c’est que le ganglion sentinelle sera sans métastase».  Je cherche le drain, encore et encore. Je n’ose y croire, Je n’ai pas de drain. Le chirurgien me le confirme triomphalement une heure plus tard : «Magnifique ganglion sentinelle aucune métastase lors de la patho !». Je respire. Ma joie est immense, colossale, sans fin. Je ne dis rien, je suis de nouveau gelée. Je ne danse pas, je ne crie  pas, je ne ris pas, je ne pleure pas. Pourtant je devrais …

J’ai savouré ce bonheur par petites bouchées. Une à la fois, doucement. J’ai goûté, dégusté. Les yeux de mon compagnon brillaient. Mes enfants, mes parents étaient au courant et moi, je savourais.

Ce soir-là, j’ai tiré les rideaux de la chambre noire. Le soleil est entré et à tout éclairé. Sauf le dedans d’une armoire dans laquelle il restait les résultats définitifs de la patho et les soins que j’aurais à vivre. Je l’ouvrirai plus tard celle-là. Dans son coin, mon monstre est devenu tout petit, presque mignon. Nous nous sommes regardés. «J’ai gagné, tu as perdu.»

Il n’est pas parti. Il est encore là, dans la chambre où je vois tout maintenant. Il est faiblard et manque d’énergie. Parfois il tente une attaque qui se traduit par des petites craintes, des moments de découragement ou des incertitudes. Il est là plus docile qu’un gentil toutou … Je n’ai plus peur.

 Anne-Marie

 

 

 

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