Grogner pour rebondir

Voici le septième chapitre du Journal d’Anne-Marie, jeune flyée de 56 ans, atteinte d’un cancer du sein, qui nous confie chaque semaine les émotions qui l’habitent et les réalités auxquelles elle doit faire face. Ses six premiers textes se retrouvent à la «une» de notre site, à gauche, dans la bande rouge.

Grogner pour mieux rebondir

La dernière fois que j’ai vu mon oncologue il m’a demandé : «Comment va le moral ?». Je lui ai répondu : «Bien, en général bien». Et c’est vrai. Je ne suis ni déprimée, ni dans la peine, ni dans la peur. Mais spontanément, j’ai ajouté : «Mais je suis en colère». Et c’est en lui disant ces mots que j’ai pris conscience de la source de mon moteur.

Anne-MarieJ6petiteJe connais par coeur les étapes du deuil. J’ai travaillé avec la mort dans ma vie professionnelle : bénévolat auprès de familles endeuillées, création de groupes de soutien, rencontres individuelles avec des personnes vivant un deuil … bref, la théorie ça me connaît ! Comme tout le monde j’ai eu à faire des deuils dans ma vie : divorce, peine d’amour, changement d’étape. Mais le cancer c’est autre chose. Un deuil énorme du pouvoir que je croyais posséder sur moi et sur tout ce qui m’entoure.

Cinq étapes au deuil :

1ère étape : le choc et le déni de la réalité. J’ai vécu le choc de plein fouet. Le déni … très peu. J’ai vite fait du cancer ma réalité. 2e étape : la réaction de colère et de révolte face à la situation. Colère oui … et je vous en reparle.  Révolte peu. 3e étape : la négociation afin de chercher à composer avec la nouvelle situation. C’est la phase où l’on commence à se projeter dans l’avenir, à trouver des arrangements. J’ai beaucoup baigné dans cette étape et j’y suis encore. 4e étape : la réflexion et le retour sur soi. L’écriture, la marche, les échanges avec les ami(e)s, la famille se situent là. 5e étape : l’acceptation. Plier, dire oui, s’ouvrir à la maladie. Difficile mais faisable.

Ces étapes reviennent en boucle dans l’ordre ou le désordre. Le temps où les émotions sont très intenses et sur une longue période diminuent. Mais elles reviennent toutes, sauf la première. Elles tourbillonnent dans ma tête et dans mon ventre. Je peux ne pas y toucher pendant des jours et puis retomber à deux pieds joints dedans avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de satisfaction, plus ou moins de colère …. Voilà le mot est lancé.

Je suis en colère.  Pas tout le temps. Mais la boucle qui frise le plus c’est celle-là. Or, je suis de bonne culture judéo-chrétienne, élevée chez les religieuses et, que je le veuille ou non, cela laisse une empreinte. Je vous rappelle que la colère est un des sept péchés capitaux et de plus, je suis une femme … Je suis sensée être douceur et tendresse … Alors la colère, c’est vraiment pas biene, pas beau, pas acceptable. Bien sûr que c’est de la bouillie pour les chats, mais c’est quand même tatoué quelque part en moi.

Beaucoup de choses me mettent en colère. Le parcours atypique de la prise en charge de ma santé par le système (tant de reports, tant d’attente), le bébé de 2 mois et demi qui fait la queue avec ses parents à l’accueil de la chimiothérapie, l’organisation bancale des services autour des malades, le manque d’informations, les silences, le «pessimisme» de mon oncologue qui me prédit toujours le pire, le poison que l’on me met dans le corps alors que personne ne sait si c’est nécessaire, les effets secondaires, cette épreuve que je ne voulais pas, ma masse musculaire qui diminue alors que j’ai fait tant d’efforts depuis 2 ans pour l’acquérir, les gens qui se plaignent de niaiseries, l’incapacité des infirmières en chimio à recevoir les émotions des patients … et je pourrai continuer et remplir une page !

Au début, j’étais bien mal à l’aise avec ma colère. Et quand je l’exprimais je mettais les gens autour de moi dans la même émotion. Et puis j’ai compris. J’ai compris que la colère surgit lorsque l’équilibre est rompu dans un aspect de notre vie. Je suis en plein déséquilibre. J’aurais pu m’écraser, pleurer, hurler, déprimer, nier, me refermer, me taire. J’ai choisi de rebondir. Et c’est la colère qui m’en donne la force. Elle me donne de l’énergie, mobilise mes ressources et me pousse à l’action. Elle me permet d’assurer ma défense, elle m’aide à maîtriser les situations difficiles. Elle est mon moteur.

Elle m’a permis de me battre pour faire avancer mon dossier pendant les mois où se fut si difficile. Elle me fait marcher tous les matins juste pour prouver à mon oncologue qu’il se trompe. Elle me permet de traverser les effets secondaires avec un certain sourire puisqu’elle nourrit l’idée que la chimio ne m’aura pas. Elle me fait rebondir quand le moral baisse. Elle me permet d’écrire, de dire, de me confier, de parler parce qu’elle refuse de me laisser vivre tout cela seule. Elle a fait le pari de la vie et je l’écoute religieusement chaque fois qu’elle me secoue.

Tout cela ne se passe pas toujours dans une douce maturité. J’ai eu des coups de gueule, j’ai monté le ton, j’ai sacré,  j’ai pleuré de colère. J’ai eu envie de frapper l’infirmière qui m’a annoncé que ma chirurgie était remise. Je n’ai jamais été aussi en colère de ma vie. Je n’ai jamais eu envie de frapper quelqu’un. Le désir était si intense que j’ai eu peur de moi-même.

Il m’arrive encore de vivre des pointes de colère intense surtout quand je vois des bébés, des enfants en oncologie ou des patient(e)s qui pleurent, qui sont dépassé(e)s et que rien n’est prévu pour les soutenir. Mais en général, si elle fait partie de ma vie, elle a pris un aspect plus conciliant et surtout positif. Elle me fait tous les matins le cadeau de l’énergie, elle nourrit ma capacité d’indignation, m’implique dans la lutte.

Il serait grand temps que je révise ma compréhension des sept péchés capitaux.

Anne-Marie

3 Responses “Grogner pour rebondir” →

  1. Hélène Gariépy

    10 août 2014

    Bonjour Anne-Marie
    Ce fut une grande surprise pour moi de découvrir votre journal. Vous exprimez très bien alors que moi, je n’ai pu le faire.

    Demain sera le 8ième anniversaire du début de mes traitements pour un cancer du sein.

    À la lecture de vos articles, j’ai fait une révision de toutes les émotions qui m’ont habitées tout le long de ce périlleux parcours.

    Aujourd’hui je vais bien malgré quelques séquelles dues à tous ces traitements. J’ai donc changé mon rythme de vie et de pensée. Je vis autrement et c’est parfait comme ça.

    Merci de partager vos émotions et à la prochaine lecture

    Répondre
  2. Merci pour vos états d’â. Je vis le deuil de mon époux et je suis là-dedans à plein; un deuil, c’est un deuil. Et la colère donc; la meilleure des émotions quoique la plus épeurante parce qu’elle nous force à avancer.et à se battre à mon nom d’abord et au nom de mon cher défunt.

    Répondre

  3. Lise Desjardins

    22 mai 2015

    Il y a une dizaine de minutes, je laissais un commentaire après avoir lu le chapitre cinq de votre journal Anne-Marie (je suis tombée dessus par hasard, ceci étant ma 1ère viste sur le site des Retraités flyés). Je n’ai naturellement pas pu résister à continuer à lire les chapitres suivants! Je suis particulièrement touchée par votre façon de voir votre colère. Vous avez trouvé les mots justes pour illustrer comment elle est souvent aidante. Merci!

    Répondre

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