Bilan mi-parcours

Voici le huitième chapitre du Journal d’Anne-Marie, jeune flyée de 56 ans, atteinte d’un cancer du sein, qui nous confie chaque semaine les émotions qui l’habitent et les réalités auxquelles elle doit faire face. Ses sept premiers textes se retrouvent à la «une» de notre site, à gauche, dans la bande rouge.

Bilan mi-parcours

Il faut bien le dire j’anticipe… Je ne suis pas tout à fait à la mi-parcours. Il reste six piqûres de Neupogen avant que je puisse tirer un trait définitif (du moins espérons-le …) sur la chimio. Mais nous partons demain, mon homme et moi, pour des vacances dans un chalet prêté par un copain. Première fois que je quitte la maison avec lui depuis des mois. En plus, pour le moment, je n’ai aucun rendez-vous à l’hôpital sur l’agenda… La liberté !  Pour nous c’est une fête, un cadeau de la vie. Alors nous comptons en profiter !

Avant de partir je tenais à faire ce bilan. Quand je rentrerai le service de radio-oncologie se mettra en branle et je devrai reprendre le collier. Il ne sera plus temps de faire un bilan. Je serai de nouveau dans l’action des soins et de la bataille pour la deuxième phase.

Anne-MarieJ6petiteQue dire de tous ces mois ? Qu’en retirer ? Il est probablement encore trop tôt pour en faire le tour. Le temps, la réflexion permettront une introspection plus pointue. Mais jusqu’ici… qu’en est-il ?

La chimio est, reste et demeurera une «alliée-ennemie» dure, difficile et capricieuse. Aux trois semaines. je me suis présentée, souvent à reculons, au 7e du CHUS pour attendre l’appel du haut-parleur. «Anne-Marie XXX, salle 1, chaise 14 !» Une immense pièce divisée en cubicules qui reçoivent quatre patients chacun. De grandes fenêtres, des chaises confortables, des écrans de télé et tout l’attirail nécessaire : aiguilles, cathéters, compresses, pied à perfusion… et évidemment les pochettes remplies du poison qui envahira nos corps.

Nous sommes là, quatre à la fois, accompagnés la plupart du temps par quelqu’un qui ne sait pas trop quoi faire ou que dire. Nous sommes là et ce n’est pas gai. Une loterie monstrueuse. Nous nous regardons et nous savons que certains parmi nous ne gagneront pas. Certains patients parlent et partagent, d’autres se taisent. Les visages sont plutôt graves, les perruques toujours évidentes et souvent de travers, la fatigue omniprésente, le courage en toile de fond. À vue de nez. la moyenne d’âge se situe entre 65 et 70 ans. Je comprends pourquoi l’oncologue me trouvait jeune avec mes 56 ans.

Nous sommes là pour le combat de notre vie. Je ne suis pas certaine que nous sommes toutes et tous conscients du voyage. Il est évident que plusieurs patients veulent en savoir le moins possible. Je ne suis pas certaine que nous comprenons toutes et tous ce qui nous arrive. J’ai vu des personnes extrêmement fermées, dans le déni, la colère, la fuite. J’ai vu aussi des gens qui riaient, qui faisaient des blagues, d’autres qui se plaignaient, soupiraient, refusaient de se secouer malgré les encouragements des infirmières ou de la nutritionniste.

J’ai eu beaucoup de chance. Je ne suis pas en danger, en tout cas pas pour le moment. Mon traitement est préventif même s’il est très agressif. J’ai eu des effets secondaires, plusieurs désagréables et même souffrants. Mais j’ai traversé les quatre derniers mois en refusant de me laisser abattre, en continuant de vivre le plus normalement possible. J’ai continué à bouger, à voir du monde, à aller au resto, à recevoir des ami(e)s. J’ai eu de la chance car mes effets secondaires ne m’ont pas mise complètement à terre. Mon oncologue m’a félicitée lors de notre dernier rendez-vous sur ma capacité de rebondir et, a-t-il dit. «L’acharnement que vous avez mis dans votre lutte quotidienne.»

«Ben … merci», mais il me semble que j’ai seulement fait ce que je devais !

Mon homme me répète que la chance on se la fait. Que mon attitude a permis de gagner des points. Peut-être a-t-il raison ? Nous sommes dans l’oeuf et la poule… l’un nourrissant l’autre.

La chimio, une situation que je ne veux plus revivre, plus jamais côtoyée. Lutter contre la peur de la récidive, tasser dans un coin de ma tête les visages des gens que j’ai croisés, des aiguilles qui m’ont piquée, des infirmières qui m’ont souri. Cela sera ma «job» dans les prochaines semaines. Car j’ai à gérer quelque chose de nouveau. Bien sûr la radiothérapie approche à grands pas et je serai repartie pour au moins 20 traitements. Mais ce qui me pend au bout du nez c’est l’après… En novembre, cela fera un an que j’ai découvert des bosses dans mon sein gauche. Il y a donc 9 mois que je me bats. La radio se terminera au plus tard début octobre. La lutte sera finie, je ne serai plus dans l’action, je serai dans la réflexion …

Il est vrai que le cancer change tout. Il est vrai que cela bouleverse les priorités, les envies, les besoins. Il faudra que je m’y attarde. Si je n’ai pas ressenti le besoin de l’aide individuelle jusqu’à maintenant je sais que j’irai en chercher pour cette «phase d’orientation». Je suis à un tournant, je le sens, mais je ne vois pas au-delà de la courbe.

Un jour j’ai entendu André Sauvé, l’humoriste, dire quelque chose dans ce goût-là : «Nous nous bâtissons une prison. Elle est confortable, spacieuse, belle et surtout connue. Nous y vivons tous les jours. Nous y recevons les gens que nous aimons, nous allons les voir dans leur prison. C’est sécuritaire. Cependant nous sommes et restons libres. Nous pouvons ouvrir la porte de la prison et partir. Je peux ce soir jeter la clé de mon appartement et ne jamais y retourner. Il faut parfois ouvrir la porte de sa prison.» J’ai la main sur la poignée. Je sais bien que je n’enverrai pas tout en l’air, mais je sais que je vais faire des changements. Lesquels ? On verra. C’est ma prochaine étape. La radiothérapie est une formalité. Ce que je ferai de ma vie ? La réponse reste à trouver.

Anne-Marie

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