MAMAMIE en quarantaine (12)

Les tricheries du temps perdu

Petite, à la toute fin de mes années du primaire, je jouais aux billes. C’était, je me le rappelle, un moment haletant et de grande tension à l’heure de la récréation. Je dissimulais dans une pochette en tissu fermée par des cordons dorés, mon précieux trésor, ces boules de verre de toutes couleurs, opaques ou transparentes avec, pour les plus fascinantes, des étoiles ouvertes en leur milieu. Elles pesaient lourd dans mon sac d’école. À chaque récréation, donc, j’avais le sentiment de jouer mon âme (j’aimais gagner !) en les lançant en direction d’un trou creusé à même le sol dans lequel chaque joueuse, l’index replié derrière une boule, tentait d’un petit coup sec de l’y entrer, une à la fois et à tour de rôle jusqu’à la dernière. La première concurrente à y arriver, empochait le gros lot.

Ce jour-là, nous étions quatre à nous disputer la victoire et les quelques quatre-vingts boules chatoyantes dispersées sur la terre encore meuble de la cour. Une foule de copines assistaient au match et leurs encouragements nous donnaient le sentiment de concourir pour la coupe du monde ! À la toute fin de la compétition, je me suis rendu compte que je ne gagnerais pas… Alors, discrètement, j’ai laissé glisser le long de ma jambe une bille soi-disant    restante et «perdue», de façon à m’assurer le coup de la victoire. J’avais triché et, de toute ma vieille vie de quatre-vingt-cinq ans, je n’ai jamais oublié le sentiment de honte qui m’avait alors envahie. J’ai donc, ce jour-là, renoncé pour toujours à frauder, tromper ou tricher. Aucun mérite : je me sentais tellement, mais tellement mal !

Et voilà qu’en ces temps de pandémie moderne – je n’aurais jamais cru vivre un moment pareil ! – le goût de la triche me revient. Pour crever cette bulle d’isolement dans laquelle je suis enfermée comme tant de p’tits vieux de ma noble génération – oui, celle qui a fondu en trois mois comme neige au soleil – j’ai envie de retrouver ma fille, mes petits-enfants, mes arrières petites-filles, mes amis et amies, bref, mon vrai de vrai monde. Classée dangereuse et en danger, j’en suis rendue dans mon enfermement, à rêver de faire en cachette les courses chez IGA ou à la pharmacie, comme preuves ultimes de la survie de mon énergie et de ma bonne santé. Resquiller, quoi ! Comme je rêve comme chaque année, de traverser la ville en métro pour aller barboter dans la piscine de mon amie Denise, avec un chouette groupe de filles allumées et drôles. De l’escobarderie, là encore !

Comment tricher en invitant, par exemple, une amie à souper ? Je mesure la longueur de ma table de salle à manger. Entre les extrémités, je compte les deux mètres requis de distanciation. Je demanderai à la copine de se couvrir le visage, du moins jusqu’à ma porte et d’apporter son couvert, son verre à vin, son «set de table», comme disent les Français. Devrai-je porter des gants pour servir le pain, le beurre, l’eau, le vin ? Et un masque entre les plats pour converser, rire, échanger, confier mes états d’âme ? Cela mérite réflexion.

À bien y penser, cette copine est plus jeune que moi, fréquente tous les commerces encore ouverts, a fêté dans son appart et pas sur FaceTime, sa propre sœur, son beau-frère et un copain de la famille… Elle fait des allers-retours entre Montréal et sa maison de campagne pratiquement tous les week-ends. Bref, elle filoute. Alors ? Est-ce vraiment prudent de la recevoir chez moi ? Après tout, la bête est vorace et vicieuse (je parle du virus, bien entendu !) : elle peut surgir de tout le monde ou vous sauter dessus à n’importe quel moment.

Les Tricheurs – Le Caravage

Oh ! La saveur de la tricherie semble tout à coup s’imprégner d’amertume… Je retiens dans ma main la bille égarée… pour ne pas dire la brebis !

Je fais partie d’une génération obéissante, voire docile. Il fallait entendre et écouter dans ces temps éloignés. La rebelle – bien modérée, il est vrai – n’a surgi en moi que très tard   et, Dieu merci, pour des causes plus intéressantes qu’un sac de billes à emporter à la maison. Mais l’appréhension est restée, celle de la tricherie et, issue de celle-ci, la crainte dont les autorités de tout acabit gonflent ma bulle depuis les débuts de cette incroyable conjoncture. Je suis comme tant d’autres,  paralysée dans le silence de mon appartement, en attendant la permission officielle de me remettre en marche dans les cadres d’une société de nouveau normale. Plus le temps file, plus j’ai du mal à tracer les limites de la tentation et de ses barrières.

Je dois avouer cultiver en moi une légère envie pour ceux qui savent «tricher», non pas dans le sens de copier son voisin lors d’un examen ou de frauder des investisseurs trop naïfs, mais dans celui de tout juste dépasser les limites du défendu, de contourner avec habileté les ordres venus d’en haut, sans rien risquer, osent-ils croire les chanceux, pour eux-mêmes ou pour les autres. Je soupçonne bien des gens d’y parvenir alors que je n’arriver pas à dessiner une habile stratégie qui me permettrait, comme mes voisins, de voir ma famille à chaque week-end que le bon Dieu amène, pandémie ou pas.

Combien de temps nous faudra-t-il repousser avec patience et… inquiétude le moment tant espéré des retrouvailles ? Pendant ce temps perdu, la vie reprendra son cours, les cafés et les restos ouvriront, les salons de coiffure aussi, et nous, les vieux, resterons-nous sur le palier de nos portes… à rêver du temps perdu qui ne se rattrape plus ?

Mamamie

lesretraitesflyes@gmail