MAMAMIE en quarantaine (7)

FRANÇOIS… QUI ?… déjà ?

Ici, dans mon bien-aimé Québec, on ne se nomme plus, on se prénomme. Dans le bon vieux temps, le nom de famille servait de référence et de lien entre les personnes : «Mon Dieu, tu ne serais pas le fils de ?…», ou encore, «J’ai bien connu ton grand-père Boisvert ! Un homme qui s’est vraiment dévoué pour la paroisse !…» et ainsi de suite. Aujourd’hui, on se toise rapidement et, en tendant la main ou pas, on dit : «Salut, moi c’est Jean-Pierre». Jean-Pierre qui ? Cela, n’a pas tellement d’importance, si bien que les fils conducteurs entre gens du pays s’évanouissent ou fondent à toute vitesse comme neige au soleil. «Y’a que les vieux pour s’intéresser à ça !»

De là, cette pure fantaisie :

J’habite depuis quelque temps une petite maison dans le 450. En m’installant pour la première fois en banlieue, je craignais avant tout – préjugés obligent ! – le voisinage ou plutôt, la «nature de la bête». Comment se comportera mon voisin de gauche ? Aurai-je à entreprendre une chicane de clôture avec celui de droite ? Pourvu que les ados du papa d’en face se tiennent tranquilles passé 10 heures du soir… et ainsi de suite. Les doigts croisés, j’ai emménagé en priant je ne sais quel déesse de m’éviter tous les problèmes de ce genre. Or, le jour J, celui du déménagement, on a sonné à ma porte.

«Bonjour !» me dit ce Monsieur pas très grand, début soixantaine, sourire avenant, tempes grisonnantes et cheveux encore abondants, cravate élégante, sans doute choisie par sa femme… (J’aime   les cravates et leur disparition me dérange, ne m’en voulez pas !). «Bonjour!» redit-il devant mon évidente surprise et mon malaise de me retrouver devant un inconnu, décoiffée, en jeans ne convenant pas à une vieille dame fut-elle indigne, les oreilles dépouillées de mes éternels anneaux dorés. «Moi, c’est François votre voisin et je viens vous souhaiter la bienvenue, trop heureux que vous ayez choisi notre quartier pour y vivre… Aimeriez-vous une tasse de café et un morceau de gâteau ? Ou peut-être un sandwich que ma femme vous préparera avec plaisir ?…». Je n’ose accepter, mais je suis séduite. Ce voisin-là vient de remporter à mes yeux la palme de la civilité, de l’amabilité et de tous les mots en «ité», synonymes d’affabilité ! S’il se présentait, je voterais pour lui ! Pire, il en remet : «Si je peux vous rendre service, je vous en prie, faites-moi signe… J’adore bricoler et régler rapidement mille et une difficultés d’ordre pratique.»

Confuse, je remercie en le regardant s’éloigner. François est le prototype du bon gars, celui qui vous voyant tailler la pelouse, se précipite pour vous aider à récurer le parterre au petit ciseau à ongles, celui qu’on invite volontiers à s’asseoir à la table de cuisine pour prendre l’apéro, celui qui écoute attentivement son interlocuteur, a le sens de la réplique, comprend vite, s’exprime simplement et sans beaucoup de recherche. N’utilise-t-il pas parfois le conditionnel après l’adverbe «si», dans le genre «si j’aurais su, j’aurais pas venu» ?

Après quelques échanges dans son entrée de garage qui donne sur la mienne, j’ai compris qu’il avait des idées politiques bien ancrées. C’est un homme de coalition qui croit au regroupement visant à réunir tous ceux qui ne savent où donner du nationalisme, soit les souverainistes, les fédéralistes mous et tous ceux qui souhaitent, bon an mal an, être maîtres de leur destinée.

Bref, François a une âme de dirigeant dans un corps de voisin. Il a pris en main tout l’entourage, réparant le toit de l’un, trouvant une place en résidence pour la mère d’un autre, remettant en place la gouttière d’un troisième, dénichant une gardienne pour la maman monoparentale du coin. Il semble trouver des solutions à tout et pour tout.

Un jour cependant, des écureuils de la famille des Sciuridae, ces rats au panache magnifique et trompeur, ont envahi le grenier d’une maison et se sont impertinemment installés dans la mousse isolante de la toiture pour y mettre bas leurs petits, causant de tels dommages et se multipliant à un tel rythme que même François et ses amis complices étaient à cours de moyens devant cet envahissement inattendu. Le mal s’est répandu à une vitesse folle et, en quelques semaines, tout l’arrondissement, puis tout le pays criaient à l’aide… Chaque habitant se cloîtrait pour surveiller de près les entrées et les sorties de ces rongeurs, fort jolis dans la nature, mais indésirables dans les chaumières.

François voulait absolument, plus déterminé que jamais, mettre fin à cette catastrophe non annoncée. Il a fait appel à tout ce que le pays peut compter de spécialistes et même d’amateurs de tout acabit pour trouver le petit trou dans la maison-mère de la pandémie, par lequel le premier écureuil s’était pratiqué un chemin… On ne l’a pas encore trouvé, mais on nourrit l’espoir de colmater la brèche un de ces beaux jours à venir et de tuer ainsi le mal dans la mousse ou dans l’œuf, au choix.

Hier, François a de nouveau frappé à ma porte pour s’excuser. Il ne dort plus… Qu’aurait-il pu faire en aval pour prévenir pareil malheur ? Sa candeur me touche, mais ne m’empêche pas, à mon grand regret, de maintenir entre nous les deux mètres obligatoires de distanciation… Avant de fermer doucement ma porte, une inspiration me vient:

«François… François… qui déjà ?… »

«Legault», me répond le meilleur des voisins qui, en ces instants de panique, ne sait plus comment tenir le fort, si bien qu’il songe sérieusement à y imposer l’armée…

Mamamie
lesretraitesflyes@gmail.com

Aimez votre voisin, mais ne supprimez pas votre clôture…